Traduit de l'anglais par Aline Azoulay
On passe sans arrêt de l'histoire d'une famille turque habitant Istanbul, les Kazanci, à celle d'une famille arménienne émigrée aux Etats-Unis dans les années 1920, les Tchakhmakchhian, jusqu'à ce que les deux filles des deux familles se retrouvent à Istanbul. C'est là qu'on apprend que les deux familles sont liées par de grands secrets, qu'il n'est pas toujours bon de révéler...
Chez les Kazanci, il n'y a plus que des femmes, quatre soeurs, leur mère et leur grand-mère, qui vivent dans la même maison. La quatrième génération est représentée par Asya, la bâtarde d'Istanbul, en révolte contre la société, contre sa mère qu'elle appelle "tante", contre les hommes, en bref, à peu près contre tout !
Elle devient amie avec Armanoush Tchakhmakhchian, belle-fille de son oncle émigré aux Etats-Unis. Armanoush veut connaître l'histoire de son peuple et découvrir ce peuple turc si indifférent à la cause arménienne. Elle est très attachée à son identité arménienne et aux traditions, au total opposé d'Asya.
Les femmes Kazanci sont toutes exaltées, l'une est tatoueuse mystique (la mère d'Asya), une autre hypocondriaque, une autre parle avec les djinns et voit l'avenir (et le passé) et la dernière tante se raccroche autant qu'elle peut à son métier d'enseignante d'histoire. Tout tourne autour de la cuisine, turque et arménienne. D'ailleurs, le titre de chaque chapitre est celui d'un aliment ou d'une épice. Je déconseille de lire ce livre quand on a faim, il creuse encore plus l'estomac !
Voici un passage sur tante Banu, qui communique avec les djinns :
"Le jour où elle s'était autoproclamée devineresse, tante Banu avait prêté serment de ne jamais recevoir de clients hommes. Beaucoup de choses changèrent quand elle commença à exercer cette activité. En premier lieu, elle paradait dans la maison, des châles brodés écarlates jetés sur les épaules. Puis des écharpes en cachemire, toujours rouges, avaient succédé aux châles, des pashminas aux écharpes, et enfin, des turbans en soir, qu'elle nouait de manière lâche autour de se tête, aux pashminas. Après cela, tante Banu annonça soudain une décision qu'elle avait mûrie pendant Allah seul savait combien de temps: se retirer du monde matériel et trivial pour se consacrer uniquement à Dieu. D'une voix solennelle, elle se déclara prête à faire pénitence et à renoncer à toutes les vanités humaines, comme les derviches d'antan.
- Tu n'es pas un derviche ! répondirent ses soeurs à l'unisson.
Déterminées à la dissuader de commettre ce sacrilège inédit dans les annales de la famille Kazanci, elles se relayèrent pour élever des objections pleines de zèle.
- Les derviches étaient vêtus de sacs de laine tissée, pas d'écharpe en cachemire, glissa tante Cevriye, la plus maussade de toutes.
Tante Banu déglutit, soudain mal à l'aise dans ses vêtements et dans son corps.
- Les derviches dormaient sur du foin, pas sur des matelas de plume extra-larges, ajouta tante Feride, la plus lunatique.
Tante Banu détourna les yeux. Etait-ce sa faute si elle souffrait atrocement du dos quand elle ne dormait pas dans un lit adapté?
- Sans compter que les derviches n'avaient pas de nefs (signifie colères, nerfs en arabe). Regarde-toi! (Ca, c'était le grain de sel de tante Zeliha, la plus anticonformiste).
- Moi non plus ! Je n'en ai plus, se défendit sa soeur. Cette époque est révolue - d'une voix vibrante elle ajouta : J'irai au combat avec mes nefs et je vaincrai!!!
Chaque fois qu'un membre de la famille avait l'aplomb de se lancer dans une aventure personnelle, la réponse des autres était unanime: "C'est ça, cause toujours." Constatant qu'on ne la prenait pas au sérieux, Banu retourna dans sa chambre et claqua la porte, ne la rouvrant plus, au cours des quarante jours qui suivirent, que pour faire de brèves incursions dans la cuisine et aux toilettes, ou pour y accorcher une pancarte qui disait : ABANDONNE TON INDIVIDUALITE, TOI QUI ENTRES ICI !"
J'ai aimé ce livre, écrit sur des femmes par une femme, sur les cultures turques et arméniennes. En lisant Elif Shafak, on est à Istanbul, on respire les odeurs, on entend les bruits incessants de la rue, on est happé dans un autre univers. C'est très dépaysant !
Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle est fille de diplomate, a passé son adolescence en Espagne avant de
revenir en Turquie. Elle est l'auteurs de neuf livres et vit aujourd'hui à Istanbul.



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